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La pédagogie selon Charles Dullin

Dans son livre fondateur Ce sont les dieux qu’il nous faut(NRF, Gallimard, 1969), Charles Dullin a entrepris d’écrire l’histoire de l’Atelier, mais la mort le rattrapa avant qu’il ait eu le temps d’achever son projet.

C’est Charles Charras, celui qui fut son secrétaire particulier pendant les dernières années de sa vie, mais aussi celui qui a longtemps dirigé notre école, qui réunit dans ce volume, les textes que Dullin a écrit tout au long de sa carrière.

De nombreux extraits sont assez riches pour qui se questionne sur le métier de metteur en scène, ce jeune métier qui apparaît dans la vie théâtrale contemporaine de Charles Dullin, lui qui est toujours juste dans ses remarques. 
Notamment page 285 ;

« Autant de metteurs en scène, autant de vérités théâtrales, autant d’écoles. Ce qui se dégagea de toutes ces tendances si nombreuses et si opposées, c’est que le metteur en scène aspirait de plus en plus et avant tout à une création personnelle. Ce nouveau venu, cet hybride, cette espèce nouvelle dans la flore théâtrale se crut lui-même créateur et alors commença le drame. De simple artisan qu’il était d’abord, le metteur en scène voulut assumer tous les soucis, toutes les affres de l’artiste. Or il n’en possédait qu’à demi l’arme défensive : la création. Il restait tributaire des autres ; son rôle fut quelquefois bienfaisant, souvent néfaste ; néfaste quand son travail consistait à s’emparer d’œuvre écrites par d’autres que lui, à rapetasser, à les tripatouiller, les vidant la plupart du temps de leur substance intérieure pour y substituer des procédés extérieurs détruisant ainsi l’harmonie d’une œuvre bien construite ; néfaste quand il abordait les chefs-d’œuvre en tournant autour avec des lunettes d’ingénieur ; un détail de costume, un geste, un éclairage, des mouvements symboliques lui semblaient plus expressifs que le texte même, quelle que fut la vérité théâtrale de ce texte ; il transporta au théâtre les méthodes du cinéma où le texte n’est qu’un pense–bête.
Tout pour lui n’était que matériel théâtral. Or, si on peut considérer, en effet, comme matériel théâtral une nouvelle, un roman bon à être adapté, transporté sur le plan scénique, il semble un peu puéril d’en dire autant de Shakespeare, de Racine et des œuvres qui sont précisément un achèvement, une perfection. Il faut les accepter dans leur intégrité ou les rejeter et faire autre chose. Mais le metteur en scène n’avait pas toujours ce don ; il n’était pas né auteur dramatique et il fit de la scène un champ clos où il s’affrontait, dans un duel à mort, avec son collaborateur principal : l’auteur. Parti en croisade pour sauver le théâtre, il le désorganisait, quitte à passer au cinéma et à proclamer la déchéance d’un art usé par tous les bouts, sans effet sur les générations nouvelles.
Mais il ne faut pas voir que ces excès. Il y a eu aussi le metteur en scène qui, ayant des attaches solides avec le plateau, c’est-à-dire connaissant la pratique du théâtre, a ramené souvent au théâtre le goût du travail et de la recherche. Celui-ci inventa et perfectionna des moyens d’expression qui ne sont pas tout le théâtre mais qui constituent un apport considérable. Parti du point de vue théorique, il a lui-même suivi sa voie de formation. Ses tâtonnements, ses ratures n’ont pas été inutiles. La ligne de conduite qu’il a dû imposer à préparer sa maturité et, parvenu à cette maturité, il retrouve, mais élargi, enrichi, son rôle initial d’artisan, homme de théâtre, chef de troupe, rôle considérable, vous le voyez. »